Cinq jours après avoir annulé sa réunion sans explication, la SEC a publié son projet de cadre pour les émissions de tokens. Le texte crée deux exemptions à l’enregistrement : 5 M$ sur quatre ans pour les jeunes projets, 75 M$ par période de douze mois pour les autres. Cette exemption crypto s’accompagne d’un safe harbor qui permet à un token de se détacher du contrat d’investissement par lequel il a été vendu. Le public a soixante jours pour commenter.
Pour résumer
- La SEC a proposé le 18 août son règlement Regulation Crypto Assets, premier cadre d’émission jamais soumis par l’agence.
- Deux exemptions : 5 M$ sur quatre ans sans états financiers, 75 M$ par douze mois avec comptes et reporting continu.
- Les règles fédérales antifraude et antimanipulation continuent de s’appliquer aux deux régimes.
Cinq millions sur quatre ans, ou 75 M$ par douze mois
Le projet publié mardi porte un nom : Regulation Crypto Assets. Il ouvre deux voies distinctes pour vendre un token sans passer par l’enregistrement complet prévu par le Securities Act. La première cible les projets naissants, avec un plafond de 5 M$ étalé sur une période de quatre ans.
La seconde voie change d’échelle. Un émetteur peut lever jusqu’à 75 M$ par période de douze mois, à condition de déposer des états financiers et de tenir un reporting continu. Les deux régimes imposent des informations dites fondées sur des principes, une formule qui laisse une marge d’appréciation là où l’enregistrement classique impose des formulaires. Le détail figure dans le communiqué publié par la SEC le jour même de la proposition.
L’écart entre les deux plafonds dessine une hiérarchie assez claire. Un projet qui reste sous les 5 M$ échappe aux comptes audités et vit sa vie. Passé ce seuil, l’agence réclame de la matière chiffrée, ce qui revient à facturer la croissance en transparence comptable. La logique ressemble à celle de la levée de fonds classique, transposée aux tokens.
Le calendrier de l’agence a été chaotique. Le régulateur avait d’abord annoncé cette exemption crypto pour juillet, quand l’agence préparait déjà sa règle sur les émissions de tokens. Puis un vote avait été calé, avant que la réunion soit retirée du calendrier sans nouvelle date il y a cinq jours.
Ce report avait alimenté les hypothèses les plus pessimistes sur l’enterrement du texte. La proposition de mardi les balaie, avec un document d’environ 400 pages qui reprend les grandes lignes annoncées quand le vote de l’exemption sur la vente de tokens était encore attendu pour un vendredi.
Le safe harbor qui détache le token de son contrat
La pièce la plus technique du projet ne tient pas aux plafonds. Le régime d’exemption crypto embarque un safe harbor conditionnel, qui permettrait à un crypto-actif de se séparer du contrat d’investissement par lequel il a été vendu, si l’émetteur remplit certaines conditions fixées par l’agence.
La portée est directe. Un token vendu dans le cadre d’une opération relevant du droit des valeurs mobilières ne resterait pas indéfiniment prisonnier de ce statut. Il pourrait circuler ensuite comme un actif autonome, ce qui règle une ambiguïté que le secteur traîne depuis les premières ICO.
L’agence prend soin de fermer la porte aux lectures trop généreuses. Les règles fédérales antifraude et antimanipulation continuent de s’appliquer aux offres menées sous les deux exemptions. Autrement dit, l’allègement porte sur l’enregistrement, pas sur la responsabilité en cas de tromperie.
Hester Peirce, commissaire de la SEC et voix la plus favorable au secteur au sein du collège, a tempéré l’enthousiasme dans sa réaction. Elle décrit la proposition comme une étape sur une longue route vers un cadre clair, sensé et applicable pour la crypto. La formule dit bien ce qu’elle dit : le chemin commence, il ne s’achève pas.
Le texte prolonge par ailleurs l’interprétation que l’agence avait rendue en mars, sur la façon dont le droit fédéral des valeurs mobilières s’applique à certains crypto-actifs et à certaines transactions. Le projet transforme cette lecture doctrinale en régime écrit.
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Soixante jours de commentaires, puis la vraie bataille
Rien n’est en vigueur. La période de commentaire public court sur soixante jours à compter de la publication du texte au Federal Register, et c’est là que les lobbies vont travailler. Chaque plafond, chaque condition du safe harbor sera contestée ligne par ligne.
La SEC de Paul Atkins avance en terrain découvert, faute de loi. Le Clarity Act, censé fixer la structure de marché par voie législative, reste bloqué au Sénat depuis que le vote a glissé à septembre et fait reculer XRP. Une agence qui écrit seule le cadre s’expose à voir son travail réécrit dès qu’un texte de loi passe.
À court terme, l’effet le plus tangible concerne la géographie des projets. L’agence justifie sa démarche par la volonté de réduire les incitations à créer et opérer des structures hors des États-Unis. Un émetteur qui pouvait lever 75 M$ depuis les Îles Caïmans n’a plus la même équation.
À moyen terme, la question porte sur la profondeur du marché primaire américain. Si l’exemption crypto tient après les commentaires, une classe entière d’opérations aujourd’hui impossibles redevient légale, avec un investisseur particulier qui accède à des tickets dont il était exclu. L’agence l’assume et parle d’élargir les opportunités d’investissement avec des protections plus cohérentes.
Pour les détenteurs, l’enjeu réel se joue sur le safe harbor. Un token qui peut sortir du statut de valeur mobilière devient éligible à des plateformes qui le refusaient. C’est le déverrouillage le plus concret du texte, et c’est aussi celui que les soixante prochains jours risquent le plus d’abîmer.
Affaire à suivre sur Cryptonomic.


